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Femmes noires et métisses : une libération qui commence par les cheveux

Après des décennies d’injonction au défrisage, elles affirment leur identité en laissant leurs cheveux au naturel.

M le magazine du Monde

Au salon Boucles d'Ebène Studio. FRANKIE & NIKKI POUR M LE MAGAZINE DU MONDE
Au salon Boucles d’Ebène Studio. FRANKIE & NIKKI POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

Elle en a un peu marre qu’on ne lui parle que de ça. Juliette Sméralda est sociologue, enseignante et chercheuse à l’université des Antilles, pôle Martinique. Depuis qu’elle est venue présenter en 2005, au Salon Boucles d’Ebène à Saint-Denis (93), son livre Peau noire, cheveu crépu. L’histoire d’une aliénation (éditions Jasor), elle a beau avoir des tonnes de choses à dire sur l’immigration indienne ou sur le rapport au sucre aux Antilles, on la sollicite, on l’invite, on lui demande conseil et pourquoi la peau noire ceci ou les cheveux crépus cela… Treize ans que les questions et les témoignages fusent partout où elle va.

« Quand je me suis lancée dans Peau noire, cheveu crépu, j’ai dû faire face à une absence totale de documentation, notamment en français. Nous sommes censés avoir une université à la Martinique et à la Guadeloupe, mais je ne sais pas de quoi elles s’occupent car il n’y a pas de socio, de philo. Pas de psycho… Il y a des lettres par contre. Beaucoup de gens qui inventent la réalité au lieu de l’explorer. Du coup, on ne voit pas clair dans ces questions. Que faisaient les Africains de leurs cheveux avant, pendant et après l’esclavage ? Cette coupure entre les personnes déportées et le continent africain a rejailli sur la connaissance que nous avons de nos corps et de nous-mêmes. Avec une histoire et des conséquences différentes aux Etats-Unis, aux Antilles et en métropole. Sans réponses précises, on interprète, on compare ce qui ne l’est pas toujours, on s’égare. »

Dès 2001, Aline Tacite, coiffeuse experte dans le soin et le coiffage des cheveux crépus et frisés naturels, a commencé à prendre le sujet très au sérieux. « Quand nous étions enfants, ma sœur et moi, un seul schéma prévalait. La plupart des Noirs antillais voulaient, sans se renier, s’assimiler pour vivre et travailler », explique cette femme de 44 ans, dans un café parisien. On a beaucoup dit et écrit sur la volonté de se fondre dans le moule de ces générations de travailleurs arrivés en métropole ou en France dans les années 1960 ou 1970.

« Plus jeune, je me sentais privilégiée parce que ma peau est un peu plus claire que celle de ma sœur. On me disait que j’étais belle… pour une Noire. » Aline Tacite, coiffeuse

Mais que sait-on vraiment des petits arrangements quotidiens avec soi-même ? De cette bataille aux conséquences désastreuses pour la santé, et perdue d’avance, d’avoir les cheveux lisses et la peau moins foncée ? Peu de chose. Parce que cela relève de l’intime, voire de l’inconscient, et se passe le plus souvent dans des espaces peu nobles, ces arrière-cuisines de la féminité que sont la salle de bains, les salons d’esthétique ou de coiffure, le rayon hygiène-beauté des supermarchés.

J’ai grandi avec une idée du beau aux antipodes de ce que j’étais.

« Plus jeune, je me sentais privilégiée parce que ma peau est un peu plus claire que celle de ma sœur. On me disait que j’étais belle… pour une Noire, poursuit Aline dans un sourire entendu. J’ai grandi avec une idée du beau aux antipodes de ce que j’étais. Il y avait si peu d’images positives auxquelles me raccrocher que les représentations négatives de ma peau et mes cheveux crépus, je les ai faites miennes. »

Ce biais cognitif – mécanisme de la pensée qui crée une déviation du jugement –, Aline en parle souvent. Qu’elle témoigne sur France Culture ou sur la scène de TEDxParis. Il fausse tout, et d’abord le regard porté sur soi. Lors de sa conférence au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, Juliette Sméralda a passé une vidéo de la célèbre expérience menée au début des années 1950, dite « de la poupée de Clark », du nom du docteur Kenneth Clark et de son épouse Mamie. Reproduite régulièrement, celle-ci aboutit encore et encore au même résultat : face à deux poupons, un blanc, un noir, des enfants noirs de moins de 10 ans désignent le blanc quand on leur demande lequel est le plus beau et, même, lequel est le plus gentil.

Aline Tacite a obtenu un BTS d’assistante de direction trilingue et travaillé six ans dans un cabinet international d’avocats fiscalistes. Puis elle a décidé de transcender son expérience de petite fille mal dans sa peau, de jeune femme qui se fait refouler des salons de coiffure classiques car personne ne sait s’occuper du cheveu crépu (au mieux, on propose un soin hydratant mais personne ne veut ni coiffer ni couper) et de devenir celle « qui accepte, qui transmet et qui valorise », scande-t-elle en refusant la posture victimaire que certains lui prêtent, pressés qu’ils sont de changer de sujet.

Lire aussi « Les femmes noires savent que le défrisage est dangereux, mais la pression est trop forte »
Face à la difficulté de se procurer des produits et des services adaptés aux cheveux crépus, frisés et bouclés, celle qui a choisi de ne plus se défriser après s’être fait brûler, fonde, en 2004, avec sa sœur, l’association Boucles d’Ebène. Celle-ci organise dès 2005 un événement grand public de vente et d’information qui rassemble des petites marques de beauté, souvent importées, car on ne trouve quasiment rien en France, et propose des ateliers pour comprendre et apprendre à coiffer ces cheveux texturés réputés difficiles à dompter.

« En 2005, on a reçu 2 000 visiteurs alors qu’on en attendait 800. En 2006, 6 000 personnes sont venues et 15 000 en 2007 », se souvient-elle. Le rendez-vous qui, au fil des éditions, migre presque symboliquement de la Plaine-Saint-Denis à la porte de Montreuil, jusqu’au Centquatre dans le 19e arrondissement parisien, puis à la Cité des sciences et de l’industrie, n’a pas d’autre équivalent en France.

Le cheveu crépu, « pas acceptable »

Aline Tacite décide alors de lâcher son job bien payé pour devenir coiffeuse. L’enjeu lui semble à la fois simple et plus grand qu’elle. Ce changement profond de mentalité, qui fera choisir le poupon noir aux petites filles invitées à désigner le plus beau, passe par une acceptation de soi et donc une révolution culturelle et esthétique : l’arrêt du défrisage et son corollaire, le préjugé transmis de génération en génération qui veut que le cheveu crépu soit sale, négligé, pas coiffé, pas présentable, pas acceptable socialement.

La majorité des femmes noires en France continuent de le pratiquer et/ou de porter des perruques. Mais celles qui ont franchi le pas en parlent toutes de la même manière. Stopper le défrisage est une libération, au cheminement tortueux et aux conséquences parfois difficiles, mais une libération. Sans retour en arrière possible. Un peu comme, à l’échelle individuelle, faire son coming out ou, à un niveau politique et sociétal, brûler son soutien-gorge en 1968, porter une minijupe au début des années 1960, un pantalon au travail en 1970 ou signer le « Manifeste des 343 » en 1971. Au début des années 2000, le mouvement « nappy » américain (qui consistait pour les femmes à garder leurs cheveux crépus) a été très médiatisé.

En France, si le mot claque bien et véhicule une dynamique positive parfaitement marketée (« natural and happy »), cheveu crépu et naturel le phénomène semble se frayer son propre chemin depuis moins de dix ans, sans débauche de communication, sans appellation aux allures de punchline. Il trace un sillon, lent et profond, fait pour durer. Et bénéficie aussi d’une tendance de fond plus large, mondiale, qui consiste à se faire du bien, de l’assiette à la douche, en prônant le retour aux ingrédients naturels, aux produits non agressifs, non invasifs, respectueux de soi…

« J’ai réalisé que de toute façon je n’allais pas tresser mes cheveux, et que, oui, ils sont emmêlés parce que je ne les brosse pas, et je les trouve très beaux comme ça. » Yslan, 21 ans

« Je ne pensais pas que mes cheveux étaient politiques, raconte un jeune homme, Yslan, 21 ans, lui aussi entendu à Saint-Denis. Mais je travaille depuis peu pour une grande marque de mode, et après le défilé, quand nous avons dû recevoir au showroom les plus grands acheteurs du monde pour les ventes, une collègue m’a dit : “C’est quoi ces cheveux, c’est dégueulasse ? !” Je n’ai pas été bien pendant plusieurs jours. Puis, j’ai réalisé que de toute façon je n’allais pas tresser mes cheveux, et que, oui, ils sont emmêlés parce que je ne les brosse pas, et je les trouve très beaux comme ça. Ça devient politique quand tu commences à penser tes cheveux naturels comme un slogan qui dirait sans agressivité : je porte les cheveux crépus parce que je l’ai décidé, mais tu vas devoir t’y habituer, parce que je suis comme ça, c’est mon apparence. »

Mais qu’ont-ils ces cheveux qu’on ne veut pas voir ? A cet égard, le livre Beauté Noire, cosmétiques faits maison pour peaux noires et cheveux crépus (éditions La Plage) de Michèle Nicoué-Paschoud, pharmacienne, est une mine d’enseignements. Il cite, entre autres, Sobonfu Somé, enseignante et écrivaine burkinabée, décédée l’an dernier : « On confond être égal et être identique. C’est dans la différence que le concept d’égalité prend véritablement sens. » Or, oui, les cheveux crépus sont différents : ils sont très fins, leurs circonvolutions rendent leur fibre plus fragile que si elle était linéaire, ils sont secs par nature (production moindre de sébum et lubrification plus difficile sur la longueur du fait de la frisure).

Arrêter de « souffrir pour être belles »

De plus en plus de femmes noires, entre 25 et 50 ans, toutes défrisées dès l’adolescence, veulent arrêter de « souffrir pour être belles », comme on le leur a si souvent répété. Car le défrisage induit l’utilisation de produits chimiques et, un jour ou l’autre, d’inéluctables brûlures du cuir chevelu et de la peau du visage, la casse puis la chute des cheveux par poignées… Celles qui mettent leur tête entre de « mauvaises mains » pour un tressage ou un tissage avec des rajouts trop lourds subissent aussi des douleurs terribles chaque jour et, à terme, risquent une alopécie.

Pour sauver ses cheveux qu’elle a eu défrisés pendant vingt-huit ans (une habitude transmise par sa mère), elle arrête le défrisage après une longue prise de conscience et en constatant que de plus en plus de filles le font. Mais pour être « socialement acceptable », pense-t-elle, elle tire au maximum son « afro » en arrière. Victime de maux de tête insupportables, elle doit quitter les réunions pour aller aux toilettes masser son cuir chevelu et desserrer l’étau d’un millimètre.

« Il y a une chute des ventes de produits défrisants ; les marchands les bradent, on en trouve depuis quelques années à cinq euros les trois bidons ! » Maïka Labinsky, gérante de Le CurlShop

Dans sa petite boutique de la rue Bourgon, Le CurlShop, au fin fond du 13e arrondissement parisien, Maïka Labinsky conseille toutes sortes de femmes et vend des shampooings et soins capillaires, de petites marques indépendantes, françaises, américaines, anglaises, canadiennes, sans silicone, sans sulfates, sans test sur les animaux. Elle a ouvert son magasin en avril 2014, cinq ans après l’e-shop qu’elle avait lancé dans son salon, avec les moyens du bord. « Je faisais les colis toute seule chez moi. Mais je n’ai pas pu rester auto-entrepreneur une année complète. J’ai dû passer en SARL tellement j’avais de commandes… »

Quand cette ex-hôtesse d’accueil, devenue incollable sur ce qu’offre le marché pour laver, soigner, coiffer les cheveux naturels, propose des ateliers, il y a trente personnes dans le magasin et la queue sur le trottoir : tout le monde veut attraper un conseil ou deux pour démêler les cheveux des enfants ou comprendre ce qu’est une bonne routine capillaire quand on n’a pas les cheveux de Raiponce. Et cela fait du monde.

Maïka Labinsky raconte comment, en dix ans, elle a vu les choses changer. « Sur les forums comme “Boucles et coton”, puis sur Instagram, l’information s’est mise à circuler très vite. On a réalisé qu’on n’utilisait ni les ingrédients ni les produits adaptés. Mais aussi que ce qu’on nous avait toujours répété, à savoir que nos cheveux étaient ingérables, trop sauvages, était faux. Tout à coup, on a vu des photos et des tutos qui prouvaient le contraire. Et puis, au début, dans le magasin, je recevais beaucoup de femmes qui arrêtaient le défrisage. Là, de moins en moins de personnes défrisées viennent. Elles sont passées à autre chose. D’ailleurs, il y a une chute des ventes de produits défrisants ; les marchands les bradent, on en trouve depuis quelques années à cinq euros les trois bidons !

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